Après un accouchement déclenché, long et douloureux, une péridurale qui ne fonctionnait pas et une dilatation jusqu'à 7 sans anesthésie, mon fils était enfin contre moi. Je venais de traverser quelque chose d'immense et j'ai presque aussitôt ressenti le besoin de raconter mon accouchement aux Mamacitas. Je voulais leur dire ce qui s'était passé, dans quel ordre, ce que j'avais senti, ce qui m'avait surprise et ce qui m'avait fait souffrir. Je savais qu'elles comprendraient sans que j'aie à traduire l'expérience.
Ce réflexe disait déjà la place prise par notre groupe WhatsApp. Quelques mois plus tôt, certaines de ces femmes étaient encore des inconnues, des connaissances lointaines ou de simples visages aperçus sur Instagram. Pourtant, lorsque je suis devenue mère, ce sont elles que j'ai voulu retrouver. Nous avions partagé nos symptômes, nos peurs et nos attentes. Leurs bébés étaient nés avant le mien, et leurs récits avaient accompagné les dernières semaines de ma grossesse.
Je savais qu'elles comprendraient sans que j'aie à traduire l'expérience.
On répète qu'il faut un village pour élever un enfant. La formule élude souvent une question très concrète : comment le trouver quand on vit loin de sa famille, que ses amies ne sont pas enceintes ou que personne autour de soi ne traverse la même étape ? À Barcelone, ce village n'existait pas encore. Nous l'avons fabriqué, message après message, déjeuner après déjeuner, sans imaginer la place qu'il prendrait pendant mon post-partum.
À Barcelone, une publication Instagram nous a réunies au bon moment
Tout a commencé en 2023, lorsqu'Alicia et moi sommes tombées enceintes à quelques semaines d'écart. Elle avait été ma professeure de couture avant de devenir une très bonne amie, et nos grossesses rapprochées ont vite renforcé notre lien. Nous pouvions parler de nos nausées, de notre fatigue et des effets de ces transformations sur notre corps comme sur notre humeur, sans préambule ni explication. Alicia avait rencontré Déborah, une Française récemment arrivée à Barcelone, dans un autre groupe WhatsApp. Nous avons commencé à trois, simplement parce que cette période nous semblait plus facile à vivre ensemble.
J'ai alors publié une story Instagram destinée aux futures mamans françaises installées à Barcelone. Katia, qui me suivait depuis plusieurs mois sans que nous nous soyons rencontrées, m'a écrit. Amandine, que je connaissais à peine malgré des amis communs et un cours de yoga, nous a rejointes. D'autres femmes sont arrivées ensuite, dont Latifa, Auriane, Anne-Lyne et Victoire. Le cercle s'est élargi jusqu'à réunir onze futures mamans. Les Mamacitas n'étaient pas une bande d'amies déjà constituée, mais un mélange de relations anciennes, de connaissances et d'inconnues réunies par un calendrier commun.
Le groupe a pris corps lors d'un premier déjeuner avec Déborah et Latifa. Déborah était à 7 mois de grossesse, j'en étais à 5 mois et Latifa se trouvait au tout début de la sienne. Dès lors, WhatsApp n'a plus été un simple outil pratique. Il suivait le fil de nos journées. Une inquiétude pèse moins lourd lorsqu'on peut aussitôt la confier à quelqu'un qui vit la même chose. Nos symptômes et notre fatigue n'avaient pas besoin d'être remis en contexte. Nous avancions à peu près au même rythme, assez proches pour nous comprendre, avec des expériences suffisamment différentes pour confronter nos impressions.
Leurs accouchements m'ont préparée au mien sans rien édulcorer
Les tabous sont vite tombés. Nous parlions du bouchon muqueux comme de nos peurs les plus intimes. Puis les premières naissances, en décembre 2023, ont ouvert une nouvelle phase : les accouchements racontés dans les moindres détails. Personne ne cherchait à rendre son histoire plus rassurante ou plus présentable. Nous suivions presque en direct la naissance des bébés dont nous avions accompagné la grossesse. Cette franchise créait une proximité qu'aucun récit général ni aucune information abstraite ne pouvait offrir.
Cette franchise créait une proximité qu'aucun récit général ni aucune information abstraite ne pouvait offrir.
La diversité de ces expériences m'a rassurée parce qu'elle interdisait de croire à un scénario unique. Certaines avaient attendu très longtemps, tandis que d'autres avaient accouché dans l'urgence. Il y avait eu une hémorragie, une césarienne, des voies basses, mais aussi un accouchement en 13 minutes dans le box des urgences. Le groupe ne remplaçait évidemment pas les médecins et n'avait pas cette prétention. Il m'apportait autre chose : des situations vécues, des repères concrets et la certitude que les naissances ne suivent pas toutes le même chemin.
Quand j'ai été déclenchée en février 2024, mon accouchement a été long. La péridurale ne fonctionnait pas et je me suis dilatée jusqu'à 7 sans anesthésie. Les récits des Mamacitas ne pouvaient rien contre la douleur, mais ils avaient dissipé une partie de l'inconnu. Puis mon fils est arrivé et j'ai voulu tout leur raconter. Ce besoin immédiat disait clairement ce que notre lien était devenu. Elles n'étaient plus des contacts auxquels demander si un symptôme semblait familier. Elles pouvaient comprendre ce que je venais de traverser parce qu'elles m'avaient précédée de quelques semaines ou attendaient encore leur tour.
Après les naissances, nos cafés ont tenu la solitude à distance
Nos congés maternité vécus en parallèle ont fait sortir le groupe de WhatsApp. Nous nous retrouvions pour des cafés et des déjeuners, parfois à 8 ou 9, avec les poussettes, les porte-bébés et les nourrissons. Nous arrivions en nombre dans des lieux qui n'étaient pas toujours préparés à nous recevoir. Cette logistique faisait désormais partie de notre quotidien. Les messages avaient installé la confiance, et les rencontres donnaient un visage et un rythme à ce soutien. C'était précieux lorsque les journées de post-partum finissaient par toutes se ressembler.
Je garde surtout l'image d'un pique-nique à la Ciutadella. Nous étions enfin réunies avec les bébés dont nous avions attendu les naissances, presque mois après mois, entre décembre 2023 et juillet 2024. Ils étaient devant nous, après les grossesses commentées, les départs à la maternité et les récits envoyés sur WhatsApp. Nous allions les voir grandir côte à côte, tout en apprenant nous-mêmes à être mères. Ce groupe m'a probablement évité certaines visites à l'hôpital ou chez le médecin. Sans se substituer au corps médical, les autres pouvaient partager une observation, reconnaître un symptôme ou me dire si une situation leur était familière.
Nous allions les voir grandir côte à côte, tout en apprenant nous-mêmes à être mères.
Une méta-analyse publiée dans General Hospital Psychiatry, qui réunit les résultats de 16 essais cliniques menés auprès de plus de 3 100 mères, rejoint ce que j'ai vécu. Les groupes de soutien entre mamans y sont associés à une réduction significative des symptômes de dépression périnatale et du sentiment d'isolement. Les formats mêlant échanges individuels et collectifs, en ligne ou en présentiel, paraissent particulièrement efficaces. J'y retrouve notre équilibre : la continuité de WhatsApp, la possibilité de parler sans filtre et la présence de femmes confrontées aux mêmes bouleversements au même moment.
Mon déménagement à Paris en janvier 2025 aurait pu réduire les Mamacitas au souvenir d'une période révolue. Alicia m'y a pourtant rejointe en septembre 2025. Nos enfants se connaissent, jouent ensemble et poursuivent à leur manière une histoire commencée avant leur naissance. Latifa doit arriver à Paris en septembre 2026. À Barcelone, les autres continuent de se retrouver autour d'un café ou pour les anniversaires des enfants. Certaines sont redevenues mamans, et le groupe a accueilli de nouvelles femmes.
L'intensité n'est plus celle de nos grossesses ni de nos congés maternité, lorsque chaque semaine apportait un symptôme, une naissance ou une première fois. Le lien demeure parce qu'il s'est formé durant une période où nous étions particulièrement vulnérables et où chacune comprenait aussitôt les autres. Les Mamacitas ont rendu ma maternité plus sereine et mon post-partum moins solitaire. Je pensais créer un groupe pour partager une grossesse. Il est devenu l'endroit où je pouvais raconter tout ce qui venait après.